louis ferdinand celine autographe

Céline (Louis-Ferdinand)

(1894-1961)
Ecrivain français

Lettre autographe signée « Destouches » et « Louis », (Prison de Copenhague), jeudi 27 juin 1946, à son avocat Thorvald Mikkelsen et à sa femme Lucette Destouches, 2 pages grand in-4 au crayon sur papier rose à en-tête de la prison Københavns Foengsler, Vestre Foengsel. Lettre inédite à la Correspondance.

 

Très intéressante et longue lettre de Céline à son avocat et à sa femme alors qu’il est emprisonné à Copenhague.

 

« Je n’ai jamais trahi personne - Je suis un super patriote français… »

 

« Mon cher Maître et ami, je suis impatient de connaître les suites de la décision de votre ministre de la Justice si vraiment l’on s’est enfin décidé en haut lieu à mettre Charbonnière au pied du mur et la justice française à vider son sac. Au fond il s’agit surtout de ménagements politiques envers les journalistes et les communistes - de ne pas avoir l’air d’être trop indulgent vis à vis d’un traître - mais il n’y a de « traître », que les bavardages autour de mon affaire.

 

Je n’ai jamais trahi personne - Je suis un super patriote français qui avait poétiquement rêvé de contribuer à empêcher la guerre. Je trouvais que mon dévouement et mon sacrifice étaient nécessaires - Je suis tout le contraire d’un traître. Je trouvais que les français avaient assez perdu d’homme de 14 à 18 (2.000.000). Je suis puni, atrocement puni, d’avoir été trop sensible et trop généreux. Le crime n’est pas chez moi il est chez ceux qui me persécutent. Et ils savent. D’où leur rage, leur bafouillage, et leur mauvaise foi. Bien affectueusement ».

 

« J’ai peur. Je ne vis plus. Que ferais-je si tu tombais ?… »

 

« Pour ma femme : mon petit mignon, je ne pense qu’à ton misérable état de santé. je reste éveillé toute la nuit en pensant à ton état de maigreur. J’ai peur. Je ne vis plus. Que ferais-je si tu tombais ? je t’en supplie mange et travaille. Paye toi un studio 5 couronnes et un pianiste. Qu’importe. Je travaille bien moi en prison. Prend un élève particulier. Que ne retournes-tu à l’opéra voir ce garçon qui te comprenait bien. N’abandonne pas ne lache pas la rampe. Bientôt nous serons fixés. Comment seras-tu dans ton nouveau local ? Bébert va y trouver de la différence !

 

Auras-tu de quoi cuisiner ? Si je suis la bande en route pour Paris ! Tu vas être bien seule ! Dans 7 semaines je devrais être fixé sur mon sort. J’en ai vraiment assez d’attendre. je me fais vieux dans les fers. Et pourtant je vais mieux. je m’habitue sauf à la question de l’intestin qui est toujours aussi mal résolue. C’est la prison ! Mais ce n’est pas grave. Sûrement Bignou possède à Paris toutes les relations qu’il faut pour me tirer d’affaire. C’est en somme assez facile. On leur tend la perche. Il s’agit seulement qu’ils ne s’enragent pas à me trouver des crimes qui n’existent pas. L’horreur est d’être aussi mal informé d’une affaire dont précisément toute votre vie dépend. Cela est phénoménal. Je suis le seul qui ne sait rien et l’on m’enferme au surplus pour que j’en sache moins encore. 

 

On discutaille, argumente, enfouie, invente, s’en paye tant et plus à mes dépens et moi je ne sais rien ! C’est une vraie rigolade, une gageure sinistre. Je suis le seul qui devrait être informé minute par minute de la marche exacte de mon affaire. Tout cela vous a un air de mauvais coup, de traîtrise, de peur de la vérité, que l’accusé regimbe infiniment odieux. Heureusement que notre ami est là. Charbonnière tout de même lui a ses coudées franches. Le petit dicton espagnol me fait penser à lui ! « un jour Dieu voudra que je te rencontre, nous ferons nos comptes, qui doit payera ». Veux-tu m’apporter les enveloppes timbrées que tu reçois de Paris par un infirmier qui est collectionneur ? Pourquoi souvent les choses d’Espagne tournent-elles si mal ? je veux dire par mon asile ? je ne comprends pas…

Louis ».

 

Louis-Ferdinand Céline et sa femme Lucette avait quitté la France en juin 1944, quelques jours après le débarquement des forces alliés en Normandie. Après un passage en Allemagne et notamment à Sigmaringen où ils rejoignent le gouvernement de Pétain alors en exil, le couple décide de rejoindre le Danemark et Copenhague fin mars 1945. Céline sera arrêté le 17 décembre 1945 et emprisonné près d’un an et demi dans la prison de Vestre Faengsel. 



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